Dossier ombres chinoises en ligne paru dans la revue d'exploration graphique:www.STATION-DELTA.com !!! BLANQUET,CARAN D'ACHE,CRUIKSHANK,GAUCKLER...et bien d'autres!!!


Le Champ de force des Ombres

Introduction

Stéphane Blanquet, " Sur l'Epiderme ", Editions Alain Beaulet.
Le problème de l'espace, dans les arts de l'image, est un problème de relation entre les formes. Il se présente chaque fois que des points, des lignes ou des surfaces sont intentionnellement mises en relation : l'intervalle qui les sépare devient alors un vide significatif. Si les corps sont projetés sur le plan sous forme de silhouettes, ce vide perd toute profondeur, et se transforme en un "champ de force" qui permet de mettre en scène des tensions dramatiques ou psychologiques.

Théâtre d'ombres à Alger, 19e siècle.
Emerge alors un monde spatial différent du nôtre, sinon pour certaines orientations, puisqu'une silhouette projetée sur un écran blanc est englobée dans un monde plat où le haut et le bas sont orientés comme celui du spectateur.

Dans l'esprit des farces de Wilhelm Busch…
Ce "champ de force" relationnel permet évidemment toutes sortes d'interprétations et d'expérimentations. Sans vouloir jouer l'exhaustivité, ce qui serait impossible pour un tel thème, nous nous proposons ici d'esquisser une petite visite guidée, révélant quelques façons singulières d'habiter le champ de force des ombre dans les arts du spectacle et dans les arts graphiques.
DE L'ORIGINE DE LA PEINTURE AU PASSE-TEMPS DE M. DE SILHOUETTE.

Le mythe d'origine.
Pline l'Ancien rapporte cette légende racontée par Xénocrate de Sicyone, sur l'origine de la peinture : avant d'aller rejoindre son régiment, un jeune soldat rendait une ultime visite à sa fiancée.
Sur le mur, la lampe projetait l'ombre du garçon et la jeune fille en traça le contour sur la paroi pour conserver son image.

Etienne de Silhouette , Contrôleur-Général des Finances à l'époque de Louis XV, était connu pour son sens de l'austérité ; peut-être était-ce le même goût pour les solutions économiques et efficaces qui avait fait de lui un très habile "découpeur de profils" : l'image était souvent projetée sur du papier noir et découpée rapidement à l'aide de petits ciseaux.
Parfois rehaussée de couleur, le motif servait d'ornement pour des bijoux "à la silhouette" (au rabais, à l'économie).
Il y avait deux types principaux de silhouettes : le motif découpé dans du papier noir et couché sur papier blanc, ou un découpage en creux dans du papier blanc, que l'on couchait ensuite sur un fond noir, souvent du satin.

Silhouettes anglaises de la période Régence.
UNE PETITE HISTOIRE EXPRESS DU THÉATRE D'OMBRE.

La grotte Cosquer - Mains négatives à doigts incomplets - 27740 ans.
Cette réversibilité de l'effet de silhouette fait partie de la culture humaine depuis que l'homme a projeté des "mains positives" et des "mains négatives" sur les parois des cavernes. Les théâtres d'ombres orientaux jouent fréquemment sur ce type d'ambivalence : lumière ajourée ? lumière réfléchie ? Les matériaux transparents et translucides permettent d'étranges compromis avec la perception du cerveau humain.

Ombre réellement chinoise, et ombre javanaise.
Les ombres chinoises étaient souvent présentées sous forme de suites narratives. Les poupées stylisées possédaient des articulations aux épaules, aux coudes et aux hanches. Elles étaient faites en cuir de mouton ou en estomac d'âne, peintes de couleurs translucides, qui apparaissaient sur l'écran. On pouvait adapter différentes têtes à ces personnages à l'aide d'une fermeture placée dans le col.
Les poupées javanaises, encore plus conventionnelles, étaient dirigées par des bâtons fixés à leurs bras, qui avaient une longueur inhabituelle. Peintes et dorées, elles étaient faites dans une épaisse peau de buffle qui projetait une ombre dense. Les étranges histoires qu'elles interprétaient évoquaient les grandes épopées nationales, semblables en de nombreux points aux films mythologiques que produisit au début de notre siècle la Shadra Film Company de Bombay.

Le " slaptsick ", une invention turque ?
Les théâtres d'ombres turcs doivent leur réputation à Karagueuz, leur principale figure, personnage de la comédie " Slapstick " et l'un des ancêtres les plus remarquables des clowns de cinéma. Les figures étaient faites de peau de chameau peintes et translucides, elles projetaient des ombres colorées. Elles se distinguaient par leurs bras courts et leurs pieds minuscules.
Le Karagueuz prédominait dans les théâtres d'ombres d'Egypte, d'Afrique du Nord et de Grèce et son influence s'étendait naturellement à ceux d'Europe. On notera la ressemblance des personnages avec le style de Töpffer. Les interactions entre les différentes formes de projections par lanternes magiques, de théâtres d'ombre et de marionnettes avec l'origine de la bande dessinée décrivent encore un continent inexploré pour les historiens.
Dès le début du 18e des montreurs d'ombre donnaient des représentations dans la rue. Parmi les premiers théâtres d'ombres permanents se trouvait celui de F.D. Séraphin, l'un des plus connu d'Europe, ouvert en 1784, au Palais-Royal. La Cinémathèque conserve une remarquable collection d'ombres articulées en fer, provenant des ateliers de Séraphin.
Les ombres articulées de Séraphin.


Ombre articulée anglaise.
La plaque de clair-obscur animée, venant d'Angleterre, et découpée dans le métal avec des contours très nets, relevait à beaucoup d'égards de la même tradition burlesque que les jeux de Karagueuz.
Toutefois le terme d'ombre chinoises prête à confusion, l'influence turque prédominait . S'y ajoutait le goût de l'époque pour les silhouettes.

Ally Sloper, de Marie Duval.
Il existait aussi, dès les années 1760 des projections d'ombres au moyen de lanternes magiques : au lieu de peindre des images sur les plaques de verre, on y appliquait de petites figures en carton, dont quelques parties étaient mobiles.

A noter la ressemblance entre ce personnage et le Ally Sloper, de Marie Duval (vers 1870), sans doute le premier personnage récurrent de l'histoire de la bande dessinée de presse.
 




Boite de jeu d'ombres.
Du milieu du 18e siècle à la fin du 19e, on ne compte plus les méthodes visant à investir ce " champ de force " qui se crée naturellement entre des ombres évoluant dans l'espace abstrait , bi-dimensionnel, de l'écran.
L'affaiblissement du lien spatial avec le spectateur, laisse intact les tensions qui se nouent entre les formes, et celles-ci à leur tour peuvent être " programmées " par l'artiste pour véhiculer de nouvelles significations.
LES TACHES D'ENCRE D'ALEXANDRE COZENS.
On retrouve un phénomène similaire dans un tout autre domaine, celui des taches d'encre, avec l'invention du peintre Alexandre Cozens, un contemporain de M. de Silhouette.
Celui-ci publie vers 1785 un traité pour stimuler l'invention de paysages artificiels originaux à partir de taches d'encre accidentelles :

Deux paysages créés sur taches, d'Alexandre Cozens (1785).
"A n'en pas douter, on passe trop de temps à copier les oeuvres faites par d'autres, ce qui tend à l'affaiblissement de la faculté inventive : je n'hésiterai pas même à affirmer que l'on peut également gaspiller trop de temps à copier les paysages naturels.
"J'ai déploré l'absence d'une méthode fondée sur l'automatisme et suffisamment efficace pour stimuler les idées d'un esprit ingénieux ayant des dispositions pour l'art du dessin.
Faire une esquisse... c'est faire passer ses idées de l'esprit à la feuille de papier... faire des taches, c'est créer des figures variées... produire accidentellement des formes... à partir dessquelles des idées vienntent à l'espit... faire une esquisse, c'est donner une forme à des idées que l'on invoque en faisant des taches.
"
(Nouvelles Méthode pour stimuler l'invention dans la composition dessinée de paysages originaux - 1785)
On reconnaît bien sûr, dans ces expériences, la première esquisse d'un espace projectif de nature psychologique ou cognitif, thème qui prendra une immense importance au 20e siècle.
HYPOTHÈSES D'HUMANITÉ.
Deux des plus grands caricaturistes et illustrateurs du 19e siècle, le Français J.J. Grandville et l'Anglais George Cruikshank s'amusent à peupler les pages de leurs livres de silhouettes minuscules qui s'agitent dans les marges et les interstices du texte comme aimaient déjà à le faire les peintres enlumineurs dans les manuscrits du Moyen Âge .
Ici, le blanc du papier devient un espace théorique qui correspond sans doute à une sorte de sténographie visuelle, une façon de raconter des événements sous forme de diagrammes, d'ébauches et d'hypothèses :

Culs de lampes et figures marginales, dans les Almanachs de Cruikshank (1835-1843).
"Je crois que ce qui constitue surtout le grotesque de Cruikshank, c'est la violence extravagante du geste et du mouvement, et l'explosion dans l'expression. Tous ses petits personnages miment avec fureur et turbulence comme des acteurs de pantomime.
Le seul défaut qu'on puisse lui reprocher est d'être souvent plus homme d'esprit, plus crayonneur qu'artiste, enfin de ne pas toujours dessiner d'une manière assez consciencieuse. on dirait que, dans le plaisir qu'il éprouve à s'abandonner à sa prodigieuse verve, l'auteur oublie de douer ses personnages d'une vitalité suffisante.
Il dessine un peu trop comme les hommes de lettres qui s'amusent à barbouiller des croquis. Ces prestigieuses petites créatures ne sont pas toujours nées viables. Tout ce petit monde minuscule s'agite et se mêle avec une pétulance indicible, sans trop s'inquiéter si tous ses membres sont bien à leur place naturelle. Ce ne sont trop souvent que de hypothèses humains qui se démènent comme elles peuvent.
"
(Charles Baudelaire, Quelques Caricaturistes Etrangers, Ecrits sur L'art.)
 
Dans " Petites Misères de la Vie Humaine " (1843), J.J. Grandville clôture le livre par une ribambelles de petites figures diagrammatiques (proches de celles que dessine Cruikshank à la même époque). L'ensemble finit par exploser en feu d'artifice.
 
 
 


Cet aspect de diagramme, d'hypothèse d'humanité, pour reprendre le mot de Baudelaire, on le retrouve aussi dans quelques histoires du français Caran d'Ache, à la fin du siècle. Caran d'Ache est évidemment l'un des plus grands créateurs du théâtre d'ombre, ce qui établit bien le lien entre les deux genres.

Caran d'Ache, La Lettre de Napoléon à Murat, parution en album : 1898.
L'ART DE S'AMUSER.
La technique de gravure sur bois qui domine l'illustration au 19e siècle, incite les dessinateurs à multiplier les références aux théâtres d'ombres et à tous ses dérivés ludiques. L'ombre est à la fois un gain de temps, et une attraction toujours séduisante pour le regard. Le papier devient un véritable terrain de jeu, qui rappelle aux petits lecteurs le pouvoir d'évocation et de transformation d'une main jouant dans un rayon de lumière.

ombrechinoise2.gif
Les manuels ludiques de la deuxième moitié du 19e siècle regorgent d'activités de ce genre. Dans " The Art of Amusing ", le dessinateur Frank Bellew, un des pionniers de la bande dessinée américaine décrit un jeu graphique basé sur des effets de transparence.

Harper's New Monthly, Jan. 1860.

Frank Bellew, " The Art of Amusing " (1866)
 
 
 
 
 
 


Dans les pages du Harper's Monthly auquel le même Bellew collabore, un dessinateur anonyme propose cette façade d'ombre tout à fait surprenante.
L'ÉPOPÉE DE CARAN D'ACHE.

"L'Epopée ", spectacle d'ombres néo-chinoises de Caran d'Ache au Chat Noir, 1886.
Les représentations de l'Epopée, de Caran d'Ache, au Chat Noir, dont nous présentons par ailleurs une reconstitution esquissée en Flash constituent sans doute l'apogée de la tradition du théâtre d'ombres.
Caran d'Ache était le descendant d'un officier de Napoléon. Fasciné par ces pages d'histoires glorieuses - mais capable aussi de s'en distancer, à l'occasion - , il en avait tiré un spectacle d'une richesse d'invention technique inégalée.
Par ailleurs, Caran d'Ache est sans doute le premier à avoir reconstruit un espace tri-dimensionnel à partir du "champ de force" de l'écran de projection d'ombres. Frappés par ses effets de perspectives et de mouvement, certains spectateurs prétendaient que son théâtre d'ombre du cabaret du Chat Noir était apte à suggérer des mouvements de foules qu'aucune scène d'Opéra, envahie par des centaines de figurants, n'aurait pu suggérer !

Un message pour l'Empereur, " L'Epopée ", 1886.
OMBRES D'AUJOURD'HUI.
Depuis quelque temps, des jeunes dessinateurs se sont remis à explorer le champ de force des ombres.

Stéphane Blanquet, " Sur l'Epiderme ", Editions Alain Beaulet.
Les peintures corporelles de Stéphane Blanquet réussissent l'hybridation de deux écrans picturaux particulièrement important dans l'histoire : corps féminin et théâtre d'ombre. Ses bandes dessinées jouent sur les transparences colorées dans l'esprit des jeux de sociétés que décrivaient Bellew au 19e siècle. Geneviève Gauckler, dans " L'Arbre Génialogique " s'amuse à combiner des échantillons graphiques comme d'autres combines les segments d'ADN, pour générer des monstres des plus réjouissants.

Geneviève Gauckler, " L'Arbre Génialogique " Editions de l'An 2.
De plus en plus nos écrans deviennent des espaces composites, où des objets sont mis en rapport de manière spéculative et aléatoire, et si l'histoire du théâtre d'ombres venait à peine de commencer ?…
Thierry Smolderen
 
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BIBLIOGRAPHIE & SOURCES ICONOGRAPHIQUES
Introduction
> Stéphane Blanquet, " Sur l'Epiderme ", Editions Alain Beaulet.
Pour la notion de " champ de force " :
>GROENEWEGEN-FRANKFORT, H.A. Arrest and Movement: An Essay on Space and Time in the Representational Art of the ancient Near East. University of Chicago Press, (1951).
DE L'ORIGINE DE LA PEINTURE AU PASSE-TEMPS DE M. DE SILHOUETTE.
> Documents et informations trouvés sur divers sites.
UNE PETITE HISTOIRE EXPRESSE DU THÉATRE D'OMBRE.
> Iconographie et commentaires essentiellement tirés de :
C.W. Ceram, Archéologie du Cinéma, Plon, 1966.
> Ally Sloper's Guide to the Paris Exhibition, par Marie Duval et Charles H. Ross, " Judy ", (vers 1880).
LES TACHES D'ENCRE D'ALEXANDRE COZENS.
> A.P. Oppé, Alexandre & John Robert Cozens, Adam and Charles Black, London, 1952.
> GOMBRICH, Ernst, L'art et l'illusion : psychologie de la représentation
picturale, Paris, Gallimard, 1971.


HYPOTHÈSES D'HUMANITÉ.
> G.Cruikshank, Cruikshank's Comic Almanack, Charles Tilt pour l'édition originale. 1835-1853.
> Charles Baudelaire, Quelques Caricaturistes Etrangers, 1857, in Ecrits sur L'art (Livre de Poche).
> J.J. Grandville et Old Nick, Petites Misères de la Vie Humaine Paris Garnier Frères, 1843.
> Caran d'Ache, C'est à Prendre ou à laisser, Plon, 1898.
L'ART DE S'AMUSER.
> Frank Bellew, The Art of Amusing, Carleton, 1866.
> Anonyme, Harper's New Monthly, 1860.
L'ÉPOPÉE DE CARAN D'ACHE.
> Mariel Oberthür, Jérémie Benoit, Pierre Lefranc (et alii), Napoléon au Chat Noir, l'Epopée vue par Caran d'Ache, Paris, Musée de l'Armée, Adam Biro, 1999.
> Thierry Groensteen, Les Années Caran d'Ache, Musée de la Bande Dessinée, 1998.
> Caran d'Ache, Les Maîtres Humoristes, 2e série, N° 7. Felix Juven, 1909.
OMBRES D'AUJOURD'HUI
> Stéphane Blanquet, " Sur l'Epiderme ", Editions Alain Beaulet, 2002.
> Geneviève Gauckler, " L'Arbre Génialogique " Editions de l'An 2, 2003.
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